Une famille irakienne fuit les combats, le 22 octobre 2016, lors d'opérations menées par l'armée iraquienne visant à reprendre Mossoul des mains du groupe armé État islamique.  © AHMAD AL-RUBAYE/AFP/Getty Images
Une famille irakienne fuit les combats, le 22 octobre 2016, lors d'opérations menées par l'armée iraquienne visant à reprendre Mossoul des mains du groupe armé État islamique. © AHMAD AL-RUBAYE/AFP/Getty Images

Irak Le calvaire des enfants pris dans la bataille de Mossoul

Communiqué de presse publié le 22 décembre 2016, Londres/Genève. Contact du service de presse
La situation désespérée d’une génération d’enfants est dans la balance, alors que la bataille sanglante pour la ville de Mossoul menace de déboucher sur une catastrophe humanitaire. Lors d’une mission dans la région ce mois-ci, Amnesty International a rencontré des mineurs de tous âges qui présentaient de terribles blessures après s’être trouvés dans la ligne de mire entre le groupe armé se faisant appeler État islamique (EI) et les forces gouvernementales, qui sont soutenues par une coalition dirigée par les États-Unis.

«Les enfants pris entre deux feux dans la bataille de Mossoul ont vu des choses qu’aucune personne, quel que soit son âge, ne devrait jamais voir. J’ai rencontré des enfants qui non seulement sont très grièvement blessés mais ont également vu des parents et des voisins être décapités lors de frappes de mortier, déchiquetés par des voitures piégées ou des explosions de mines, ou écrasés sous les décombres de leur logement», a déclaré Donatella Rovera, conseillère principale sur la réaction aux crises à Amnesty International, qui rentre d’une mission de 17 jours dans le nord de l’Irak.

«Des enfants blessés de guerre se retrouvent ensuite dans des hôpitaux débordant de patients, ou dans des camps pour personnes déplacées, où les conditions humanitaires très dures rendent leur rétablissement sur le plan physique comme psychologique encore plus difficile. Beaucoup d’autres restent bloqués dans des zones où les combats font rage. Les autorités irakiennes et leurs partenaires internationaux dans la bataille de Mossoul doivent mettre en place de toute urgence de meilleurs systèmes de soins, de rééducation et de protection pour les civils touchés. Prendre soin des victimes civiles, en particulier des plus fragiles, doit être une priorité absolue - pas une décision prise après coup.»

«Nos maisons sont devenues les tombeaux de nos enfants»

Dans un hôpital d’Arbil, Amnesty International a parlé à Umm Ashraf, qui a expliqué qu’elle et ses sept enfants ont été blessés lorsqu’une voiture piégée a explosé devant la maison où ils s’étaient réfugiés, dans l’est de Mossoul, le 13 décembre 2016, enterrant des dizaines de personnes sous les décombres de plusieurs maisons détruites par le souffle. Sa fille aînée, Shahad, 17 ans, a perdu les deux yeux dans cette attaque.

«Nos maisons sont devenues les tombeaux de nos enfants» - Umm Ashraf

«Nos maisons sont devenues les tombeaux de nos enfants», a déclaré Umm Ashraf à Amnesty International. «Mes voisins sont toujours ensevelis sous les gravats ; personne n’a pu les en sortir. J’ai tiré mes enfants blessés des décombres un par un. Mais ma sœur a été tuée, je n’ai pas pu l’aider. Mon voisin a été décapité pendant l’explosion, et beaucoup d’autres ont été tués.»

Des établissements médicaux arrivés au point de rupture

Étant donné que les hôpitaux encore en fonctionnement ou accessibles dans les zones touchées par le conflit sont rares, voire inexistants, dans l’est de Mossoul, l’épicentre des combats, Arbil, la capitale du Gouvernement régional du Kurdistan semi-autonome, constitue le meilleur espoir pour les blessés de recevoir des soins médicaux.

Si cette ville n’est située qu’à 80 kilomètres, se rendre à Arbil est presque impossible pour les résidents de Mossoul. Les rares personnes arrivant à obtenir un permis spécial peuvent pénétrer sur le territoire contrôlé par le Gouvernement régional du Kurdistan, et il est difficile même pour leur famille de les rejoindre ou de leur rendre visite.

Bloqués entre les lignes de front

Certaines familles fuyant les combats se trouvent bloquées entre les lignes de front, incapables de se rendre dans les territoires contrôlés par le Gouvernement régional du Kurdistan et forcées à attendre dans des no man’s lands pendant des jours.

«La préparation de la campagne militaire visant à reprendre Mossoul a duré longtemps, et les autorités irakiennes - notamment le gouvernorat de Ninive - et leurs partenaires internationaux dans la bataille de Mossoul pourraient et devraient avoir mieux anticipé les inévitables blessures causées aux civils, en particulier alors qu’ils savaient que les hôpitaux du Gouvernement régional du Kurdistan seraient certainement mis à rude épreuve par le fort afflux de blessés de guerre», a déclaré Donatella Rovera. «S’il y a des ressources pour la guerre, il faut aussi en prévoir pour les conséquences de la guerre.»

Des enfants traumatisés

Au-delà des blessures physiques dont ils souffrent, les enfants restent marqués et profondément traumatisés par l’extrême violence dont ils ont été victimes et témoins. Sur les milliers d’enfants exposés à des violences durables, seule une infime partie a accès aux soins et au soutien psychologiques dont ils ont désespérément besoin.

«Ma sœur a été tuée sous les yeux de mes enfants ; ils ont vu un voisin être décapité par la frappe ; ils ont vu des morceaux de corps humain par terre. Comment pourront-ils un jour s’en remettre ?», a demandé Umm Ashraf à Amnesty International. Dans un camp pour personnes déplacées à l’intérieur de leur pays, Mohammed, quatre ans, se balance d’avant en arrière, se donne des gifles et se cogne la tête contre le sol. Il est inconsolable à chaque fois qu’il ne parvient pas à se retenir de faire ses besoins, ce qui lui arrive plusieurs fois par jour.

«Ma sœur a été tuée sous les yeux de mes enfants ; ils ont vu un voisin être décapité par la frappe ; ils ont vu des morceaux de corps humain par terre. Comment pourront-ils un jour s’en remettre ?» - Umm Ashraf

Sa mère, Mouna, explique qu’il se comporte ainsi depuis le tir de mortier du 12 novembre 2016 qui a tué deux de ses sœurs. «Mohammed et sa petite sœur Taghreed étaient inséparables. Il la portait tout le temps. Il ne comprend pas que ses sœurs sont mortes. Il pense que nous les avons abandonnées, et il devient triste et se fâche. Je pense qu’il a besoin d’une psychothérapie mais il n’y a rien ici dans le camp», dit Mouna, qui est immobilisée par une jambe cassée et ne peut se lever d’un matelas fin posé à même le sol depuis son arrivée au camp.

Aucun soutien psychologique

Les deux filles de la famille qui ont survécu, âgées de 10 et 12 ans, doivent se charger de toutes les corvées - aller chercher de l’eau, faire la cuisine, laver le linge et panser les blessures de leurs proches. Elles n’ont pas le temps de jouer ni d’étudier.

Depuis leur arrivée au camp pour personnes déplacées, ces enfants n’ont reçu aucun soutien psychologique pour les aider à surmonter le traumatisme de la disparition de leurs sœurs, mortes sous leurs yeux. Si l’intervention humanitaire prend notamment la forme d’activités limitées de soutien psychosocial dans certains camps de personnes déplacées, elles ne permettent pas de faire face au nombre d’enfants qui ont été affectés par le conflit et sont dans de nombreux cas des victimes directes de la violence.

«Les séquelles laissées par ces expériences incroyablement traumatisantes sont aussi bien psychologiques que physiques, mais ces blessures qui changent le cours d’une vie sont négligées par le gouvernement irakien et ses alliés, qui n’ont pour l’instant rien fait pour garantir que des services médicaux adaptés soient proposés», a déclaré Donatella Rovera.

«La communauté internationale doit accorder un degré de priorité élevé au financement d’un système robuste de protection de l’enfance dans le cadre de la réaction humanitaire à la crise irakienne, notamment d’un soutien en matière de santé mentale à ceux qui ont été exposés à des violences extrêmes.»

La souffrance des enfants yézidis

Parallèlement, les enfants yézidis ayant connu la captivité aux mains de l’EI ont enduré des souffrances sans nom. Des filles d’à peine 11 ans ont été violées, tandis que des garçons ont été forcés à subir un entraînement militaire, ont appris à décapiter des personnes, et ont été contraints à regarder des exécutions. Jordo, un adolescent de 13 ans ayant passé deux ans en captivité sous le contrôle de l’EI, a raconté ce qu’on lui a appris ; son récit fait froid dans le dos.

«Vous attrapez le gars par les cheveux pour lui redresser la tête et pouvoir lui trancher la gorge, et s’il n’a pas de cheveux, vous lui mettez deux doigts dans le nez pour lui relever la tête. Ils m’ont appris ça et ils m’ont appris à tuer de beaucoup d’autres manières», a-t-il déclaré à Amnesty International. AK, 10 ans, se trouvait aux mains de l’EI jusqu’en novembre, plus de deux ans après avoir été enlevé avec ses parents et ses sept frères et sœurs. Seuls deux d’entre eux, âgés de six et sept ans, en ont réchappé. Le reste de la famille est toujours retenue par l’EI.

Des promesses sans lendemain

Des travailleurs humanitaires ont déclaré à Amnesty International que les enfants déplacés par la bataille de Mossoul et venus d’autres zones touchées par le conflit présentent des signes de traumatisme, comme par exemple le fait de pleurer de manière excessive, d’être mutiques, de se montrer violents et d’éprouver de la difficulté à s’éloigner de leurs parents ou des personnes qui s’occupent d’eux.

Cependant, en raison semble-t-il d’une absence de ressources, ces enfants ne bénéficient pas de soins de santé mentale adéquats, ni du soutien qui les aideraient à composer avec des événements aussi traumatisants et à commencer à retrouver une certaine normalité dans leur vie.

Pénurie, malnutrition et maladies

Des gouvernements donateurs se sont engagés en septembre à garantir l’«accès à une assistance susceptible de sauver des vies» et à «faciliter le passage rapide et sans entrave de secours humanitaires ayant un caractère impartial». Il est impératif qu’une protection et des soins destinés aux enfants ayant connu le conflit armé deviennent des priorités dans les interventions humanitaires.

Le coût croissant des articles de première nécessité, ainsi que la pénurie de nourriture, de carburant, de médicaments et d’eau propre à Mossoul exposent les enfants à un risque très élevé de malnutrition, de déshydratation et de maladies hydriques et autres.

«Les parties impliquées dans la bataille de Mossoul doivent prendre toutes les précautions pour épargner les vies civiles.» - Donatella Rovera,  conseillère sur la réaction aux crises à Amnesty International

«Malgré les assurances des forces irakiennes et de la coalition selon lesquelles elles font tout leur possible pour protéger les civils, des enfants meurent ou sont blessés chaque jour - à leur domicile ou alors qu’ils risquent leur vie en fuyant afin de se mettre en sécurité. Les parties impliquées dans la bataille de Mossoul doivent prendre toutes les précautions envisageables pour épargner les vies civiles, notamment en évitant d’utiliser des pièces d’artillerie et d’autres armes indirectes contre des zones densément peuplées», a déclaré Donatella Rovera.

«Si les autorités irakiennes et leurs alliés ne font pas d’efforts pour fournir aux civils des voies sûres pour quitter les zones de la ville affectées par le conflit, et pour proposer des services essentiels aux résidents bloqués sous les tirs à l’intérieur de Mossoul, une catastrophe humanitaire pourrait se développer.»