Les filles d’Asia Bibi posent avec une photo de leur mère qui a passé huit ans dans le couloir de la mort, condamnée pour blasphème. © REUTERS/Adrees Latif
Les filles d’Asia Bibi posent avec une photo de leur mère qui a passé huit ans dans le couloir de la mort, condamnée pour blasphème. © REUTERS/Adrees Latif

Opinion Ces dieux qui divisent

Par Julie Jeannet - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 95, Décembre 2018
Alors qu’elle devrait rassembler et prôner l’amour et la solidarité, la religion est instrumentalisée un peu partout pour monter les communautés les unes contre les autres.

Le 31 octobre, la Cour suprême du Pakistan acquittait Asia Bibi. Cette chrétienne avait été condamnée à la  pendaison pour blasphème. Le soulagement n’a pas duré longtemps, le verdict a engendré la fureur des milieux islamistes, de Karachi à Islamabad. Le parti radical Tehreek-e-Labbaik a appelé des milliers de personnes à  descendre dans les rues pour exiger la mort de la chrétienne et, par la même occasion, celle des magistrats de la Cour suprême. Bloquant les routes et les écoles, elles ont pris en otage le pays pendant trois jours. Le gouvernement a fini par céder à leur chantage. Il a conclu un accord qui interdit à Asia de quitter le territoire et s’est engagé à ne pas bloquer une requête en révision de son acquittement.

Le destin de cette mère de cinq enfants a basculé en 2009. Elle collectait des baies dans la province du Pendjab lorsque deux femmes lui ont demandé de l’eau pour étancher leur soif. Elle a alors rempli un gobelet en métal dans un puits et bu une gorgée avant de leur tendre le récipient. L’une des femmes l’a accusée d’avoir souillé le puits
réservé aux musulmans. Elle lui a répondu que Mahomet ne serait pas d’accord avec elle. Ce qui lui a valu une condamnation à mort. Son histoire a divisé le pays de Benazir Bhutto.

Malgré son acquittement, Asia Bibi est restée incarcérée une semaine, avant d’être mise dans un avion sous haute protection. A l’heure où nous mettons sous presse, nous ne savons pas si elle se trouve encore au Pakistan. Sa survie
dans le pays semble inimaginable.

Son mari a demandé l’asile pour toute la famille dans différents pays occidentaux. En janvier 2011, le gouverneur du Pendjab qui avait mené campagne pour sa libération a été assassiné par son garde du corps qui a tiré sur lui à 27 reprises. Deux mois plus tard, le ministre des minorités religieuses de confession catholique a été tué à Islamabad. L’avocat d’Asia, menacé de toutes parts, a été contraint de se réfugier aux Pays-Bas. La question de l’insulte à la religion est extrêmement sensible, depuis 1986, le Pakistan a renforcé sa loi sur le blasphème contre l’islam. La  législation est fréquemment utilisée pour réprimer les minorités religieuses. D’après la Commission pakistanaise pour les droits humains, au moins quarante personnes condamnées pour blasphème attendent dans le couloir de la mort ou ont été condamnées à la prison à perpétuité.

Ne nous méprenons pas, l’hostilité à l’égard des minorités ne touche pas exclusivement le monde musulman. Le  drame d’Asia Bibi est symptomatique d’une recrudescence générale de l’intolérance religieuse. Au Myanmar, majoritairement bouddhiste, les exactions commises par l’armée contre la minorité religieuse rohingya sont si graves qu’on les qualifie de nettoyage ethnique. Les attaques contre la communauté juive en France, en Allemagne et en Suède témoignent d’un retour de l’antisémitisme. Enfin, en Chine, les personnes appartenant à la minorité musulmane ouïgoure sont placées par les autorités dans des centres de « rééducation ».

Ahmed Shaheed, le rapporteur spécial de l’ONU sur la liberté de religion et de conviction, s’alarme d’une  intensification des mouvements fondamentalistes à travers le monde. D’après le dernier rapport du Pew Research Center, les restrictions appliquées à la religion par des gouvernements ont augmenté depuis 2015. Les attaques à l’égard de groupes religieux sont en hausse dans tous les pays du monde.

Suite à l’acquittement d’Asia Bibi, Marine Le Pen a demandé publiquement à la France de lui accorder l’asile. Cette dernière ne fait pourtant pas l’économie de tweets ouvertement hostiles aux musulmans. En Allemagne, l’ultra-droite surfe sur la vague #MeToo pour attiser la haine envers les réfugié·e·s. Alors qu’elle devrait rassembler et prôner l’amour et la solidarité, la religion est instrumentalisée un peu partout pour monter les communautés les unes contre les autres. Ne nous trompons pas de combat. Les libertés des un·e·s ne doivent pas être utilisées pour réprimer les droits des autres. Restons vigilant·e·s pour ne pas nous faire berner par des identités meurtrières.