Au Yémen, un enfant meurt toutes les dix minutes d’une cause qui pourrait être évitée. La mort de la moitié des enfants de moins de cinq ans est provoquée par la malnutrition. © REUTERS/Mohamed al-Sayaghi
Au Yémen, un enfant meurt toutes les dix minutes d’une cause qui pourrait être évitée. La mort de la moitié des enfants de moins de cinq ans est provoquée par la malnutrition. © REUTERS/Mohamed al-Sayaghi

Yémen: la guerre ignorée L’enfance rongée par la faim

Par Julie Jeannet – Article paru dans le magazine AMNESTY n° 96, Mars 2019
Quatre ans de conflit ont plongé la population yéménite dans l’une des plus terribles crises humanitaires. L’inflation a rendu inaccessibles la plupart des médicaments et de nombreuses denrées alimentaires. Deux millions d’enfants souffrent de malnutrition aiguë.

La photo d’Amal Hussain, allongée dans une clinique de l’UNICEF à Aslam, au nord-ouest du Yémen, a fait le tour du monde. La peau sur les os est un euphémisme. Sa poitrine est squelettique, son ventre gonflé par la faim, et des mouches rôdent autour de ses mains maigrissimes. La petite fille de sept ans est devenue le symbole de la tragédie qui frappe le Yémen, avant de succomber à la faim le 26 octobre dernier. Son image publiée par le New York Times continue de nous hanter, comme celle d’Aylan Kurdi, le petit Syrien de trois ans dont le corps noyé a été retrouvé sur les côtes turques en septembre 2015.

Quatre ans de conflit ont affamé près de deux millions d’enfants yéménites. Un enfant meurt toutes les dix minutes d’une cause qui pourrait être évitée, et la malnutrition est responsable de la mort de la moitié des enfants de moins de cinq ans, d’après l’ONU. Si la faim ravageait déjà ce pays, considéré comme le plus pauvre de la péninsule arabique, la guerre qui oppose la rébellion houthie au gouvernement a plongé deux tiers de la population dans l’insécurité alimentaire. C’est deux fois plus qu’il y a quatre ans. «Les rues de Sanaa sont remplies de mendiants. Avant la guerre, c’était plutôt rare, mais maintenant, toutes les nuits, des femmes et des enfants font la manche », témoigne Basheer Almohallal, directeur de l’ONG Pulse for Social Justice. L’organisation basée à Sanaa, la capitale, met sur pied depuis 2013 des projets de solidarité dans les villages et les quartiers. Lorsque les affrontements entre les houthis et l’armée se sont intensifiés au début de l’année 2014, l’ONG a dû revoir ses priorités. Pulse for Social Justice travaille désormais avec les chefs de villages dans les deux camps pour mettre en place des bases de données et identifier les personnes qui ont le plus urgemment besoin d’aide humanitaire.

Inflation meurtrière

Un autre mal met à terre la population : la crise économique. Le riyal, la monnaie nationale, a perdu près de la moitié de sa valeur face au dollar depuis le début de la crise. La situation s’est encore péjorée entre septembre 2018 et janvier 2019. «On trouve de la nourriture sur les marchés, le problème c’est que les gens n’ont plus les moyens de se la payer », explique Annabel Symington, porte-parole du Programme alimentaire mondial (PAM) à Sanaa. Les prix des denrées de base, notamment le blé, l’huile, les légumineuses, le sucre et le sel, ont explosé. «Il s’agit d’une crise provoquée par l’homme et pas par la sécheresse ou par de mauvaises récoltes.»

Basheer Almohallal accuse la coalition de manipuler l’économie yéménite pour fragiliser les régions du Nord et faire pression sur les houthis pour qu’ils rendent les armes. Depuis deux ans, plus d’un million de fonctionnaires n’ont plus touché leur salaire. Le pouvoir d’achat de nombreuses familles a ainsi plongé, et l’État s’est effondré. La moitié des infrastructures médicales sont hors d’usage. D’après Rasha Mohammed, chercheuse sur le Yémen pour Amnesty International, la situation est plus complexe et les deux camps sont responsables de cette catastrophe humanitaire. «Les blocus aériens et routiers ne constituent pas une violation du droit humanitaire tant qu’ils n’ont pas d’impacts sur la population civile. La coalition ouvre et ferme l’accès en alternance et prétend ainsi ne pas violer la loi. Les houthis, quant à eux, tentent de contrôler quelles régions reçoivent l’aide humanitaire.

«Si un Yéménite sur deux ne sait pas quand il pourra manger pour la prochaine fois, se faire soigner ou se procurer des médicaments est devenu encore plus difficile, car le système de santé s’est effondré. La moitié des infrastructures sont hors d’usage. «Il y a l’aide humanitaire et les cliniques privées, mais elles sont bien trop chères, la plupart des gens n’y ont pas accès. De plus, il est devenu presque impossible de quitter le pays pour se faire soigner à l’étranger. Je connais des personnes hémophiles qui se sont résolues à mourir », décrit Basheer Almohallal. Suite au blocus et aux bombardements, 16 millions d’habitant·e·s n’ont désormais pas accès à l’eau potable ni à des installations sanitaires adéquates. Les terribles conditions d’hygiène ont entraîné, en 2017, une importante épidémie de choléra et de diphtérie, alors que cette maladie infectieuse mortelle avait disparu en 1992.

Hodeida à feu et à sang

En juin dernier, l’offensive contre la ville d’Hodeida, le plus important port du pays, a privé encore davantage la population de ses droits. «70 pour cent de toutes les importations de nourriture au Yémen passent par Hodeida. Les terribles affrontements ont considérablement limité les capacités du port. Entre novembre et janvier, seuls 25 bateaux ont pu atteindre Hodeida et le petit port de Salif, situé plus au nord. L’importation de notre aide alimentaire a donc passablement été ralentie », explique Annabel Symington.

Lueur d’espoir : le cessez-le-feu conclu lors des pourparlers en Suède et entré en vigueur le 18 décembre, a permis aux équipes humanitaires de rétablir l’aide dans les districts de Tuhaytah et Durayhimi, où elle avait été interrompue depuis six mois. Malgré cette avancée, le Programme alimentaire mondial n’a toujours pas accès à 51 mille tonnes de blé stockées dans une minoterie au bord de la mer Rouge. Fin janvier, un incendie provoqué par des tirs des rebelles a endommagé deux silos.  «Nous devons urgemment accéder à ces réserves. Elles sont très importantes, car elles doivent nous permettre de nourrir 3,7 millions de personnes durant un mois », ajoute la responsable du PAM.

Génération sacrifiée

La reprise du versement des salaires des fonctionnaires pourrait alléger les souffrances de la population. Lors des pourparlers de Stockholm, le régime du président Hadi est entré en matière sur la question.  «Nous n’avons pas encore vu d’actions significatives depuis, mais j’ai bon espoir qu’il tiendra sa promesse », commente Rasha Mohammed, d’Amnesty.

Depuis juillet 2017, l’ONU a mis en place un transfert de fonds d’urgence. Neuf millions de personnes dans 22 gouvernorats en ont bénéficié. Il s’agit pourtant d’une goutte d’eau dans un océan de détresse. Fin décembre, l’organisation onusienne accusait les rebelles d’avoir détourné une partie de l’aide humanitaire dans la région de Sanaa. La marchandise a été retrouvée sur les étals de marchés de la capitale. À l’instar de la petite Amal Hussain, toute une génération yéménite est sacrifiée par la famine.

«Même si la guerre prenait fin demain, il faudra de nombreuses années au Yémen pour se reconstruire », déplore Annabel Symington.  «Même si nous pouvions nourrir demain tous les enfants qui souffrent de la faim, l’état de malnutrition actuel aura des effets irréversibles sur le développement de leur croissance et de leur cerveau. Deux millions d’enfants privés de leur droit à l’alimentation ne pourront jamais grandir correctement et devenir des membres actifs de la société. Cela aura un immense impact sur le PIB du pays. Il s’agit d’une génération perdue.»

Milliers d’enfants au front

D’après l’UNICEF, un tiers des personnes qui se battent au Yémen seraient des enfants. Un rapport du Conseil des droits de l’homme publié en 2017 faisait état de 1700 recrutements de jeunes de moins de dix-huit ans, mais ils sont probablement beaucoup plus nombreux. Si le phénomène semble majoritairement répandu du côté des rebelles houthis, les milices alliées au gouvernement enrôlent également des mineurs. Le recrutement d’enfants de moins de quinze ans est un crime de guerre. Un plan d’action pour mettre fin à cette pratique avait été signé par les forces de l’ordre yéménites en 2014, et les houthis s’étaient engagés à protéger les enfants. Le nombre d’enfants enrôlés semble pourtant avoir augmenté avec l’escalade du conflit.